• Guillaume Garrot

De la construction d’un État factice à sa fragmentation, le difficile héritage Libyen.

Updated: Feb 17, 2021

Le 26 décembre dernier, le ministère des affaires étrangères libyen à Tripoli est frappé par un attentat. Depuis 2011, date de la révolution contre le régime despotique de Mouammar Kadhafi et de l’intervention aérienne de l’OTAN, la Libye est traversée par de nombreuses afflictions. Des initiatives internationales et locales pour la paix ont été mises en place, en vain. Le pays, dont la majeure partie du territoire se situe dans le Sahara, est traversé par des divisions ethniques, religieuses et politiques. Les intérêts pétroliers et militaires semblent l’emporter sur le processus de réconciliation nationale.

L’union national entaché par une lutte intestine pour le contrôle du territoire.

Le régime de Kadhafi contrôlait la Libye en érigeant des alliances avec les clans locaux à l’aide de généreuses subventions financières. À la suite du soulèvement populaire, les clans ainsi que des miliciens ont tenté de s’emparer des territoires et des ressources pétrolières du pays. Des forces politiques continuent de vouloir s’imposer par des faits d’armes. Le maréchal Haftar, chef de l’auto-proclamée ANL (armée nationale libyenne) a défait l’État islamique à Benghazi, occupe les territoires du croissant pétrolier et de la cyrénaïque (Est libyen). Celui-ci s’évertue à consolider son rôle de leader libyen en s’appuyant sur la conquête des ports pétroliers d'Es Sider et de Ras Lanouf du 21 juin 2018. A l’Ouest, de Tripoli à Syrte, le terrain est occupé par les alliés du gouvernement reconnu par les Nation unies. Néanmoins, ce contrôle est partiel puisque de nombreux miliciens sévissent dans la région de Tripoli, conséquence d’une triple division ethnique, culturelle et politique. Certains, à l’image de représentants Toubou (ethnie du centre-sud du pays), plaident pour une Libye fédérale tandis que d’autres préfèrent une monarchie ou un État central.

L’instabilité politique fut l’élément déclencheur qui facilita l’introduction de groupes religieux armés. Ainsi l’organisation de l’Etat islamique a-t-elle revendiquée le contrôle du golfe de Syrte, de terminaux pétroliers et de la ville de Derna. Elle est finalement chassée de ces lieux en 2018, mais sa présence éparse dans le désert saharien ne facilite pas la pacification de la zone.

Diverses organisations concurrentes se sont implantées à travers le pays. Le groupe islamiste armé Ansar-al-Charia occupait la ville de Benghazi avant d’en être chassé par les forces du maréchal Haftar. Al Qaïda, s’est implantée dans le Sud-Ouest du pays. AQMI (Al Qaïda au Maghreb Islamique), au travers de sa branche Ansar Dine, a profité du soulèvement Touareg au Mali en 2012 et de la faillite des institutions régaliennes de l’État libyen pour se déplacer librement entre les deux pays. Par ailleurs, la chute du régime en 2011 a déversé sur le marché noir des quantités phénoménales d’armes légères. Le régime de Kadhafi, se sentant menacé de l’intérieur et de l’extérieur, avait alors constitué d’important stocks d’armes russes, américaines, ou françaises. Après le soulèvement, certaines milices ont mis la main sur ces stocks pour leur utilisation personnelle et pour la vente à d’autres groupes armés de la région saharienne.

Les ingérences étrangères rendent la concorde nationale impossible.

Les enjeux énergétiques et géopolitiques suscitent les convoitises des pays voisins et des puissances internationales. Tout d’abord, la Russie voit d’un bon oeil le gouvernement de Tobrouk dirigé par le maréchal Haftar puisque celui-ci est en opposition avec le gouvernement de Tripoli reconnu par les occidentaux car Moscou veut garder son allié au Machrek. Les Etats-unis soutiennent Tripoli, mais la France et l’Italie se déchirent quant à la mise en place des processus de paix. Le 25 juillet 2017, E. Macron est parvenu à faire asseoir les deux parties à la table des négociations, ce que l’Italie n’a pas réussi à reproduire le 12 et 13 novembre 2018 lors du sommet de Palerme qui a subi un boycott du maréchal Haftar. L’environnement régional n’est pas davantage propice à la paix. Le maréchal Haftar, est soutenu par l’Egypte, et se trouve en même temps en conflit diplomatique avec l’Algérie après avoir déclaré qu’il n’hésiterait pas à envahir son voisin algérien. Au sud, le Darfour, partie occidentale du Soudan, grouille de milices qui profitent de l’instabilité en Libye pour y entrer et participer au conflit.

La fragmentation ethnique et politique du pays et l’impossibilité de concilier les deux gouvernements nationaux (Tripoli et Tobrouk) laisse envisager la possibilité d’une sécession du pays. Néanmoins, aucune des parties n’a intérêt à déclarer l’indépendance, puisqu’un nouvel Etat ne serait pas reconnu par les membres de l’UA (Union africaine) dont le principe d'intangibilité des frontières n’est pas négociable. L’indépendance du Soudan du Sud en 2011 laisse un souvenir amer aux membres de l’Union Africaine puisque le pays a sombré dans la guerre civile et la famine. Aussi, de nombreux pays africains sont traversés par des courants indépendantistes : autoriser diplomatiquement la sécession de la Libye donnerait du crédit à d’autres volonté d’indépendance sur le continent …

L’espoir libertaire de 2011 miné par l’instabilité sécuritaire et les échanges illicites.

La chute du régime libyen et l’apparition de milices sur l’ensemble du territoire ont encouragé les trafics illicites. Le pays est devenu une plaque tournante pour l’achat d’armes, de drogues ou pour le trafic d’êtres humains. La ville de Sabratha a été l’épicentre de la traite de migrants et de leur réduction à l’état d’esclaves. Les autorités du pays doivent encore se battre avec des milices, y compris dans la capitale Tripoli. À Benghazi, à Derma ou à Sebha, les différentes factions se livrent à de violents combats. Pour arranger la situation, le pays souffre d’une crise de liquidité et un embargo sur la vente d’armes est toujours en vigueur. Le soulèvement de 2011 a mis au jour le régime despotique de Mouammar Kadhafi reposant uniquement sur la peur, la torture et les arrangements douteux. L’instabilité qui règne dans le pays n’est que le fruit de 40 ans d’union nationale chimérique gangrenée par une corruption institutionnelle.

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