• Mara Fontana

La place des médias en géopolitique.

Cet article a pour objectif de donner une vision globale ainsi que de soulever des interrogations à propos de la place des médias dans la géopolitique et l’impact qu’ils peuvent avoir sur les citoyens. Pour cela, l’article analyse les rapports de force entre les médias, leur rôle dans le soft-power des États et explique l’influence qu’ils ont sur notre société.



Au XXIe siècle, les États, les ONG de la société civile et les multinationales apparaissent comme les trois acteurs majeurs de la scène internationale. Le quatrième, les médias, informe, relie et confronte les trois autres, tout en restant indépendant au bénéfice de tous. Cette configuration devrait permettre d’observer et de rendre plus transparents les processus globaux.

Source : Media21


Introduction


Les médias sont définis comme étant « l’ensemble des dispositifs techniques permettant l’expression de la pensée et assurant la médiation entre un ou plusieurs émetteurs et les récepteurs, individus particuliers ou public de masse » par Christine Leteinturier et Rémy Le Champion, experts en sciences de l’information et de la communication. Par conséquent, le terme « média » englobe en particulier la presse, la radio, la télévision et les réseaux sociaux.

Depuis l’apparition de la télévision, puis du World Wide Web dans les années 1990 et surtout la création du premier réseau social, sixdegrees.com, la vie et la façon de faire de la politique ont beaucoup changé. En 2021, 53.6% de la population est présente sur les réseaux sociaux. En effet, une personne possède en moyenne 1 compte sur 8 plateformes et y consacre 2h30 par jour, c’est pourquoi on comprend aisément que si les réseaux sociaux et autres médias sont exploités efficacement, ils peuvent avoir un grand pouvoir sur nos vies et en géopolitique. L’enjeu de cet article est alors de donner une vision d’ensemble de ce pouvoir.


La place des médias dans le monde


Aujourd’hui, les plateformes américaines sont celles qui cumulent le plus d’utilisateurs et nombreuses figurent parmi les médias les plus prestigieux. Cette popularité peut s’expliquer par la réactivité des Américains qui, surtout pour les réseaux sociaux, ont très vite misé sur ce secteur : Myspace est apparu en 2003, puis Facebook (2,7 milliards d’utilisateurs), YouTube (2 milliards d’utilisateurs) et Twitter (353 millions d’utilisateurs) dans les deux années qui suivirent.

Les médias occupent différents rôles en fonction de leur type et de l’époque. Ainsi, au début du XXe siècle, les médias étaient essentiellement représentés par les journaux et la radio et avaient pour premier devoir d’être des moyens d’information. Puis, avec l’arrivée de la télévision et plus récemment d’internet, ils ont davantage œuvré pour la liberté d’expression, sans perdre de vue leur grand pouvoir d’influence, puisqu’ils touchent une grande partie de la population. En effet, les médias peuvent aussi bien servir à véhiculer une idée qu’à dénoncer un fait.

Cependant, malgré leur position dominante, les médias américains ne sont pas présents partout. Plusieurs États refusent des dépendre des plateformes américaines qui ne reflètent pas forcément leur politique et décident de créer leur propre plateformes nationales, telle Rutube, alternative russe à YouTube ou encore WeChat, mélange chinois de Facebook et Instagram qui allie par ailleurs tout le e-commerce d’Alibaba. Le protectionnisme de ces pays, contrairement à ce que l’on pourrait croire, n’entrave pas l’implantation de ces plateformes partout dans le monde comme l’a montré TikTok, application la plus téléchargée depuis 2018.

Il ne faut pas oublier que certains pays sont quasiment inexistants dans la géopolitique des médias, en tant qu’émetteurs de l’information du moins, puisqu’ils n’ont pas les moyens de développer leurs propres médias ou même d’avoir accès aux plateformes déjà existantes. C’est le cas du continent africain où l’électricité est très coûteuse et le réseau est faible, même si au Nord et au Sud, régions qui rassemblent les pays les plus avancés, 40% de la population est connectée.


Les médias dans le « soft-power » des puissances (J. Nye)

Nous sommes au sein de « l’ère de l’information », pour reprendre les termes de Philippe Boulanger, géographe français, ère dans laquelle la puissance politique, économique et culturelle d’un pays s’exprime par sa maîtrise des moyens de communication. Les médias internationaux que sont les agences de presse, les chaînes de télévision, les radios, les organes de presse écrite ou encore les sites d’information représentent un moyen de rayonnement incontournable pour les États et jouent un grand rôle dans la diplomatie. À eux seuls, ils ne constituent pas le soft-power mais sont un vecteur de celui-ci : ils peuvent accroître la visibilité des modes de vie, des langues ou des valeurs et diffuser des idées. Après la guerre froide, Joseph Nye écrivait dans Bound to lead (1990) que le meilleur moyen de lutter contre le déclin américain était d’utiliser le soft-power. Ainsi, le modèle américain des médias qui consiste à prôner la liberté de circulation de l’information a contribué à la diffusion de la démocratie et des valeurs de liberté : dans le cadre des « printemps arabes », la parole était laissée aux citoyens des pays dont le régime politique était instable afin de témoigner de leur vie et argumenter en faveur de la démocratie. Un autre exemple plus récent est celui d’Alexeï Navalny, principal opposant de Vladimir Poutine, qui utilise la liberté d’expression et l’influence de Facebook pour fragiliser Poutine et le soft-power russe en dénonçant la corruption qui frappe le pays. Selon Nye, seule cette utilisation stratégique des médias, mêlant diffusion de la culture, des valeurs politiques et de l'autorité morale des États-Unis dans le monde permet à ces derniers de conserver leur hégémonie après la mauvaise image que les guerres d’Irak et du Koweït ont laissé d’eux.


Néanmoins les médias peuvent être instrumentalisés par les États à des fins de propagande ou de censure. La Chine a énormément investi dans son soft power depuis le 17e congrès du Parti en 2007 dans l’optique d’apaiser les craintes de ses voisins vis-à-vis du renforcement de son hard power économique et militaire. Cette stratégie est intelligente mais ne pourra porter ses fruits que si les informations diffusées sont crédibles et non utilisées à des fins de propagande. Or, pour le moment, le Parti communiste contrôle le contenu qui circule sur les applications et favorise l’utilisation des plateformes chinoises sous sa tutelle (comme le réseau social WeChat) afin d’éviter toute publication allant à l’encontre du gouvernement et toute pénétration du modèle occidental sur le territoire chinois. Ce contrôle passe par l’emploi de plusieurs milliers de personnes par le Parti pour faire de la propagande sur les réseaux. Ainsi, 448 millions de commentaires, soit 1 commentaire sur 178, seraient rédigés par le Parti, selon trois chercheurs qui forment le groupe KPR.


Les médias peuvent forcer une politique


En plus d’être un biais de rayonnement, les médias ont un indéniable pouvoir d’influence sur les affaires mondiales puisqu’ils peuvent aussi contraindre les États ou les instances internationales à passer à l’action. Effectivement, une étude du Global Hand révèle la corrélation entre couverture médiatique et argent récolté : plus il y a d’articles sur un sujet (par exemple une crise humanitaire ou une action militaire), plus il y a d’argent récolté. Cela peut s’expliquer par une pression de l’image médiatique sur les acteurs : si un État qui en a le pouvoir ne venait pas en aide à un sujet dans le besoin fortement médiatisé, la population serait mécontente et l’image de l’État en question serait ternie. C’est ce qui s’est produit en 2005, lorsqu’un tsunami a frappé l’Asie orientale. La catastrophe a été fortement médiatisée ce qui a permis de collecter 14 milliards de dollars rapidement. Cependant, au même moment, le Niger a été frappé par une forte famine qui aurait pu être évitée avec une levée de fonds de 16 millions de dollars. Or, les États-membres de l’ONU n’ont débloqué les fonds que sous la pression médiatique créée par la diffusion par la BBC du reportage de Hilary Anderson témoignant de l’agonie dans laquelle se trouvaient les Nigériens. Il était malheureusement trop tard et la famine s’était déjà installée dans le pays. L’enjeu est en effet de conquérir l’opinion publique mondiale pour satisfaire les sociétés civiles qui sont de plus en plus réactives, aujourd’hui, ce qui compte n’est plus le réel mais la perception du réel par les populations concernées.


La responsabilité sociale des médias


Les médias sont un élément essentiel de l’éducation de la population. Ils permettent d’informer, de surveiller les dirigeants, de formuler les enjeux et de sortir du populisme à condition que ces médias soient indépendants et que les États les soutiennent et les financent même s’ils pourraient être pris pour cible dans certains articles. Ils sont importants car ils relayent l’information, bien nécessaire à la survie puisqu’elle évite les paniques, les troubles, les rumeurs et les déplacements inutiles tout en dynamisant les forces internes de réhabilitation. Ils favorisent l’interaction entre les responsables étatiques ou internationaux et l’opinion publique, les médias participent à l’État de droit, à une certaine transparence de l’activité internationale et au fonctionnement démocratique des États.

Les médias ont aussi la particularité de pouvoir faire comprendre et accepter des changements rapidement. L’écologie est un sujet qui illustre bien cet argument puisqu’il est fortement médiatisé (films, articles, reportages, publications sur les réseaux sociaux). Cette médiatisation soulève les enjeux liés à la pollution, la déforestation et les désastres environnementaux ce qui permet de sensibiliser les personnes aux conséquences que leur mode de consommation a sur le monde. De nombreux citoyens vont même jusqu’à agir et lutter pour un avenir meilleur en faisant pression sur les États, entreprises et organisations pour que ces derniers mènent des actions plus responsables. De plus, certains médias comme le journal allemand Deutsche Welle sont de réels acteurs du changement puisque ce journal va jusqu’à l’organisation du Global Media Forum où plus de 2000 personnes sont conviées pour écouter, débattre et proposer une solution autour de thématiques actuelles. En 2013, le thème était « économie et écologie » et interrogeait les modèles de production, et le thème de cette année était « innovations disruptives », c’est-à-dire les innovations qui accompagnent la croissance du marché avec bien sûr l’intelligence artificielle et ses problématiques au centre de la discussion. Néanmoins, pour vraiment contribuer au développement, les médias doivent être indépendants et objectifs, ce qui demande à la fois un réel soutien de la part des lecteurs et des États et souvent un sacrifice de la rapidité, puisqu’ils doivent vérifier les sources et faire une étude du contexte avant de publier leurs articles, c’est pourquoi peu de médias sont prestigieux.

Enfin, les médias interrogent aujourd’hui sur la prise de parole. Comme l’étude du Global Hand le montrait, plus un sujet est médiatisé plus il récolte de l’argent. Ainsi, au XXIe siècle, les médias traditionnels qui sont déjà mis à mal par les réseaux sociaux doivent se tourner vers les sujets à forte valeur marchande pour subsister au détriment des publications démocratiques et éducatives. Pourtant, les médias traditionnels restent malgré tout les instances de validations les plus fiables dans un monde où menaces et incertitudes géopolitiques demandent des explications crédibles. Ils permettent de lutter contre les fake news grâce aux travaux de professionnels et de donner une vision d’ensemble. En effet, le plus grand bouleversement qu’internet et les réseaux sociaux aient causé est la possibilité de donner la parole à tout le monde. Les témoignages individuels de personnes au cœur du conflit sont très appréciés des utilisateurs et remplacent les communiqués de l’État-major ou des journalistes auxquels ils accordent moins de crédibilité. Néanmoins le rôle des instances étatiques ou médiatiques est de recontextualiser l’expérience de ces témoins qui, pris dans le feu de l’action, ne peut saisir l’ampleur et la globalité de la situation qu’ils traversent. Dès lors, tout l’enjeu réside dans la régulation des réseaux sociaux, qui détiennent un pouvoir trop important, comme la capacité de Twitter à empêcher l’ex-Président américain, Donald Trump, de s’exprimer ou de brouiller la vérité en permettant à chacun d’exprimer un avis sans fondement concret. De même, lors des précédentes élections présidentielles américaines, la société Cambridge Analytica aurait participé à la campagne électorale de Donald Trump en exploitant les données de 50 à 60 millions d’utilisateurs de Facebook, qui avait autorisé cette exploitation en 2014 sans prévenir les personnes concernées. Cet exemple montre l’importance de la régulation des médias pour protéger l’exploitation de nos données personnelles. C’est l’Europe, en retard dans le secteur des géants numériques, qui est pionnière dans la volonté de limiter et réguler ces nouveaux médias.


Conclusion

Cet article a permis de donner une vue d’ensemble sur le rôle des médias dans la géopolitique et dans notre vie quotidienne. Ce sont des moyens d’information, voire des acteurs du changement, qui participent à l’éducation mais qui peuvent rapidement être utilisés à des fins de propagande pour contrôler une population. Ils font activement partie de la stratégie de soft-power des États pour rayonner à l’échelle mondiale et pour tenter d’influencer et de rallier les acteurs stratégiques sans qu’ils ne s’en aperçoivent, éléments essentiels de la nouvelle forme de domination engendrée par les médias. Ils permettent d’instrumentaliser l’autre ou de lui donner la parole en fonction de l’usage qu’on en fait : soit ce sont des instruments de propagande soit ce sont des outils d’émancipation.


Petit mot de la fin

Merci beaucoup d’avoir lu mon article, j’espère qu’il vous a plu ! C’est mon tout premier article et je suis très contente ! Je sais qu’il est loin d’être parfait mais sachez que j’ai pris beaucoup de plaisir à l’écrire, que j’ai beaucoup appris en l’écrivant et que je compte bien apprendre de mes erreurs pour mes prochains articles et progresser ! Merci à Un’iversal pour cette belle opportunité !


Sources

  • Le dessous des Cartes, Arte

Géopolitique des réseaux sociaux - Le dessous des cartes | ARTE

  • Vie Publique

https://www.vie-publique.fr/fiches/38254-quelle-est-linfluence-des-medias-en-tant-quacteurs-internationaux

  • Les médias comme catalyseurs de changement de Daniel Wermus

https://www.cairn.info/revue-internationale-et-strategique-2010-2-page-81.htm

  • Areion 24 news

https://www.areion24.news/2019/12/26/les-medias-un-outil-de-soft-power/

  • Note de lecture de l’IRIS

https://www.iris-france.org/note-de-lecture/geopolitique-des-medias-acteurs-rivalites-et-conflits/

  • Thèse de Tahar Ouchiha

https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01469777/document

Tahar Ouchiha. Les médias comme ”soft power”. La part géopolitique dans les chaines d’informations internationales : étude comparative entre le canal arabophone de France 24 et Al Jazeera. Science de l’information et de la communication. Université Paul Valéry - Montpellier III, 2016. Français. NNT : 2016MON30020

  • Le Monde

https://www.lemonde.fr/pixels/article/2016/03/19/les-reseaux-sociaux-sont-plus-puissants-que-les-medias_4886122_4408996.html


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