• Yanis Ihsane

Les Fonds souverains : opportunité réelle ou menace ?

Updated: Mar 31


Introduction Le montant des actifs détenus par les fonds souverains a augmenté de près de 10% en 2021 pour atteindre environ 10 000 milliards de dollars. Les fonds souverains, dont la taille a plus que doublé depuis2007, sont devenus des acteurs majeurs de la globalisation financière. Cependant, ces fonds sont souvent méconnus du grand public et sont généralement source d’inquiétude de la part des pays occidentaux. Il convient d’abord de rappeler ce qu’est un fond souverain. Un fond souverain est un fonds d’investissement qui a la particularité d’être détenu par un État. Les fonds souverains proviennent majoritairement des pays émergents et sont alimentés par les excédents de liquidité, provenant de l’exploitation de ressources naturelles telles que le pétrole et dans une moindre mesure, par des excédents des réserves de change. Les pays détenteurs de ces fonds ont comme objectif principal de diversifier leurs activités économiques en ne faisant pas reposer excessivement leur économie sur l’exploitation de ressources non renouvelables et dont les prix évoluent énormément. Ils ont ainsi une fonction économique stabilisatrice. Les États espèrent aussi une meilleure gestion de leurs excès de liquidité via des investissements à long terme et moins risqués. Les fonds souverains sont donc utilisés pour investir dans des actifs étrangers tels que des infrastructures, du patrimoine ou encore des entreprises et peuvent même parfois soutenir l’économie nationale en cas de crise économique. Origines et développement des fonds souverains. Les premiers fonds souverains ont été créés dans les années 50 à la suite d’importants excédents commerciaux réalisés par les pays exportateurs de ressources naturelles comme le pétrole. Les premiers fonds souverains se situent majoritairement dans la région du Golfe Persique mais aussi en Norvège et au Canada. Le Kuwait Investment Board, créé en 1953, est le plus vieux fond souverain du monde. Il a été suivi par la création du Kiribati Revenue Equalisation Reserve Funds en 1956 et qui gère aujourd’hui près de 650 millions de dollars soit 7 fois le PIB de cet archipel. Cependant, si l’apparition des fonds souverains est ancienne et remonte à près de 70 ans, leur développement est assez récent. En effet, ces fonds se sont surtout développés dans les années 2000 avec la forte hausse du cours des matières premières telles que le pétrole mais aussi grâce à la sous-évaluation du cours de certaines monnaies qui a permis à de nombreux pays émergents de réaliser des excédents courants considérables. L’importance de ces fonds a été particulièrement visible lors de la crise des subprimes de 2008 car les fonds souverains ont contribué, avec les banques centrales, au sauvetage du système financier mondial via l’injection de plusieurs dizaines de milliards de dollars dans les institutions financières. En 2021, les fonds souverains géraient près de 10 000 milliards de dollars d’actifs,à travers le monde, et leur rôle a été une nouvelle fois déterminant lors de la crise du Covid. En effet, beaucoup d’entre eux ont cédé une partie de leurs titres afin de récupérer de la liquidité nécessaire au soutien de l’économie de leur pays respectif à travers notamment des plans de relance. Aujourd’hui le plus gros fond souverain du monde est celui de la Norvège qui a réalisé 158 milliards d’euros de bénéfice en 2021.


Pourquoi les fonds souverains inquiètent-ils autant les pays occidentaux ?

L’opacité quant à la stratégie et origine du financement des fonds souverains a toujours été source d’inquiétude de la part des pays occidentaux en particulier. Face à la menace que pouvait représenter ces fonds, le FMI a été contraint en 2008 de créer le principe de Santiago qui prône des principes de transparence de la part des fonds souverains. Beaucoup considèrent les fonds souverains comme étant une arme financière étatique au service d’un objectif inavoué d’expansion diplomatique agressive. Les États perçoivent les fonds souverains comme étant une menace à leur souveraineté nationale car ces derniers s’intéressent désormais aux actifs jugés stratégiques par les États tel que les infrastructures, la défense, les énergies ou encore les grands groupes industriels. Un exemple marquant de conflit entre un fond souverain et un gouvernement étranger a été celui de 2006 entre le fond souverain de l’Émirat de Dubaï et le gouvernement américain au sujet du rachat de P&O, une société maritime britannique. Ce rachat de P&O impliquait l’acquisition, par le fond souverain de l’Émirat de Dubaï, de plusieurs grands ports nord-américains ce qui a suscité l’hostilité de la population américaine qui y voyait une agression vis-à-vis de la souveraineté nationale. Finalement, le rachat a pu être annulé par le président américain de l’époque, Georges W. Bush, au nom du principe de sécurité nationale, car le rachat devait d’abord être validé par le Comité des Investisseurs Internationaux Américains (CFIUS). Pendant des décennies, les fonds souverains ont investi massivement dans les bons du trésor américain et la récente réorientation des fonds souverains vers une stratégie de long terme les a amenés à dépasser la simple logique financière pour être employés à des fins politiques. Par exemple, le rachat en octobre 2021 du club de football anglais Newcastle par un fond souverain saoudien a été motivé par la rivalité économique et politique avec le Qatar, l’un des principaux concurrents régionaux de l’Arabie Saoudite, notamment dans le monde du sport.


Enfin, une autre critique récurrente concerne non pas les fonds souverains eux-mêmes mais les pays d’origines de ces fonds accusés d’un manque d’ouverture aux entreprises étrangères. Qu’en est-il réellement ? Les fonds souverains peuvent effectivement représenter une menace sur la souveraineté nationale lorsque l’État n’intervient pas pour contrôler l’arrivé des capitaux, issus des fonds souverains, sur son territoire. Cependant, l’impact des fonds souverains sur les intérêts stratégiques d’un pays peut être facilement limité par une législation protectionniste. Par exemple, la France a mis en place des barrières aux investissements étrangers dans les secteurs stratégiques tels que l’armement ou encore les infrastructures et une loi anti-OPA (Offre Publique d’Achat) existe. Évidemment, il ne faut pas nier que les fonds souverains peuvent servir d’instrument politique et peuvent être au service d’une politique industrielle et commerciale agressive comme dans le cas indien. Les pays occidentaux sont surtout privilégiés par les fonds souverains issus des pays émergents car ils sont considérés comme ayant un système financier et institutionnel stable, dépourvu de la corruption et des faiblesses structurelles qui touchent les pays émergents. Les pays occidentaux représentent donc une opportunité de placements à la fois importante et sûre correspondant à la stratégie de la majeure partie des fonds souverains. Les fonds souverains ont eu une assez mauvaise réputation jusqu’à la fin des années 2000 et la crise des subprimes de 2008. Lors de cette crise, les pays occidentaux ne s’attendaient pas au rôle régulateur et sauveur qu’ont eu les fonds souverains en injectant des milliards de dollars dans un système financier et bancaire en crise, victime de la panique des épargnants. Leur importance grandissante leur attribue un rôle que très peu d’institutions ont la capacité d’avoir à savoir un rôle d’amortisseur conjoncturel.



Fonds souverain norvégien





Plus récemment, les fonds souverains se sont aussi engagés dans la défense de certaines valeurs parmi lesquelles on retrouve la lutte contre le réchauffement climatique. Le Government Pension Fund, le plus grand fonds souverain du monde, a décidé de ne plus investir dans des entreprises qui ne s’engagent pas dans la lutte contre le réchauffement climatique. Une coalition nommée OPSWF pour One Planet Sovereign Wealth Funds, créée en 2017 lors du One Planet Summit, regroupe actuellement 33 fonds souverains dans le but d’orienter les investissements réalisés vers le financement de projets écologiques. Ce groupe de 33 fonds souverains regroupant plus de 30 000 milliards de dollars d’actifs possède un poids considérable qu’aucun État ou entreprise ne possède dans l’orientation des économies vers un modèle plus respectueux de l’environnement.

Les fonds souverains peuvent aussi œuvrer au bien-être d’une population comme c’est notamment le cas au Nigeria. En effet, dans ce pays, le fond souverain a permis de vérifier la traçabilité des profits issus de l’exploitation des ressources naturelles et a donc empêché que ces derniers n’alimentent l’économie souterraine ou encore la corruption. Ce fond souverain est qualifié de « fonds de développement » car en plus de ses investissements dans les pays occidentaux, ce dernier réalise également des dépenses dans les infrastructures nationales et dans le système éducatif du pays. Il permet donc une meilleure redistribution des rentes pétrolières au sein de la population nigérienne.


Conclusion


Les fonds souverains, considérés par les pays occidentaux comme étant une menace à leur souveraineté nationale, sont le plus souvent des investisseurs passifs à la recherche de placements fructueux sur le long terme. Bien sûr, il ne faut pas oublier la dimension symbolique et politique que peuvent représenter leurs investissements à l’étranger. Plus qu’une menace importante sur le monde occidental, les fonds souverains sont surtout le symbole d’un rééquilibrage de l’économie mondiale en faveur des pays émergents et notamment vers l’Asie. Ces fonds seront amenés à jouer un rôle de plus en plus important dans le financement de l’économie verte et dans le sauvetage de l’économie mondiale en cas de crise, du fait de l’énorme quantité de liquidités qu’ils possèdent.



Sources


https://www.lesechos.fr/finance-marches/marches-financiers/les-capitaux-des-fonds- souverains-proches-des-10000-milliards-de-dollars-1341455


https://www.frstrategie.org/programmes/observatoire-du-monde-arabo-musulman-et-du- sahel/fonds-souverains-golfe-2019


https://www.lafinancepourtous.com/decryptages/marches-financiers/acteurs-de-la- finance/fonds-souverain/?gclid=Cj0KCQiApL2QBhC8ARIsAGMm- KEIL76ArD3TYqE2wMxW5cyOaXBblU4tnpsK9EweqrXW5K-XraN1qaYaAkgyEALw_wcB


https://journals.openedition.org/regulation/7500?lang=en


https://www.ege.fr/infoguerre/2016/05/les-fonds-souverains-sont-ils-un-instrument-de- puissance


https://www.vie-publique.fr/fiches/38356-quest-ce-quun-fonds-souverain


https://theconversation.com/les-fonds-souverains-ne-sont-pas-quune-question-de-prestige- international-126133

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