• Armand Bagaini

Sri Lanka : Le règne des Rajapaksa ébranlé par une crise sociale, politique et économique inédite

Updated: Apr 11




Introduction


Au pouvoir de 2005 à 2015 puis de 2019 à aujourd'hui, la famille Rajapaksa a dirigé le Sri Lanka d’une main de fer tout en jouissant d’une bonne popularité. Cependant, depuis deux ans, des éléments conjecturels comme les attentats islamistes de 2019 ou l’épidémie de Covid-19, mêlés à des décisions prises à contre-temps, comme la baisse de la TVA ou le recours tardif à l’aide du FMI, ont conduit à une crise économique sans précédent.

Le pays ne pouvant plus importer les biens nécessaires au bon fonctionnement de l’ile, par faute de réserves de change et de dollars, les pénuries sont de plus en plus fréquentes et attisent la colère des 22 millions de sri lankais qui ont manifesté contre le président Gotabaya Rajapaksa et son frère Mahinda Rajapaksa. À la suite de ces manifestations, le gouvernement a démissionné ce dimanche 3 avril, provoquant ainsi le début d’une crise politique.


I- 1948-1983 : La construction d’une identité nationale


A la sortie de la Seconde Guerre Mondiale le Ceylan, ancien nom du pays, obtient son indépendance vis-à-vis des Britanniques. C’est en 1972 que le pays adopte une nouvelle constitution, change son nom en Sri Lanka, déplace la capitale de Colombo à Kotte, définit un nouveau drapeau et pratique une discrimination en faveur de la majorité cinghalaise (principalement des bouddhistes) et au détriment de la minorité tamoule (principalement hindoue et musulmane).


II- 1983-2009 : La guerre civile


Ces discriminations suscitent des tensions qui se transforment en guerre civile en 1983 lorsque le président Ranasinghe Premadasa est assassiné. Cette guerre, durant laquelle l’Inde tentera de s’interposer, fera 60 000 morts et se finit en 2009 par la victoire du président Mahinda Rajapaksa, élu en 2005 et allié aux ultranationalistes bouddhistes, sur les Tamouls du nord.



III- 2009-2019 : La prise de contrôle du pouvoir par la famille Rajapaksa


Le président Mahinda est réélu de 2010 à 2015 alors même que plusieurs associations de défense des droits de l'Homme dénoncent un glissement vers un régime autoritaire à travers l'étatisation de l'économie, le musèlement des médias, les pleins pouvoirs donnés à l'armée, la corruption, les fraudes électorales, la non-réparation des dommages causés par la guerre contre les indépendantistes tamouls ainsi que le rejet de l'aide humanitaire envoyée aux camps de réfugiés tamouls.

Le dimanche 21 avril 2019, jour de Pâques, une série d'attaques terroristes, revendiquées par l’État Islamique, visant des églises et des hôtels, a fait 258 morts ; ce qui a suscité une vague de racisme anti-musulman. C’est en jouant sur ce racisme qu’en novembre 2019 la famille Rajapaksa revient au pouvoir avec l’élection de Gotabaya, le frère de Mahinda Rajapaksa. Le portefeuille-clé des finances est détenu par un autre frère, Basil. En tout cinq Rajapaksa figurent dans l’exécutif.




Sur cette photo d’archives de 2019, les deux frères Mahinda et Gotabaya Rajapaksa, à Colombo, Sri Lanka.



IV- 2020 : Le début de la crise économique


Ces attentats qui ont été néfastes au secteur touristique, qui selon la Banque Mondiale a représenté 6% du PIB du pays en 2017, ainsi que la pandémie Covid-19, ont marqué le début du déclin de l’économie. Ainsi le PIB a reculé de 3,6 % en 2020, les réserves de change sont passées de 7,5 milliards de dollars en novembre 2019 à 2,8 milliards de dollars fin juillet 2020, la roupie a perdu 20 % de sa valeur par rapport au dollar. Le pays n’est plus en capacité de rembourser ses dettes extérieures (3,7 milliards de dollars) notamment celle contractée auprès des Chinois dont le Sri Lanka est de plus en plus dépendant.

A ces événements conjoncturels se sont ajoutées de mauvaises décisions de la part du gouvernement. Par exemple, l’opposition a appelé une première fois le gouvernement à solliciter le soutien du FMI, mais le président s’y refuse. L’insécurité alimentaire, causée par l’impossibilité d’importer des produits agricoles, a été aggravée par la décision du chef de l’Etat, en avril 2021, d’interdire l’importation d’engrais chimiques agricoles et d’ordonner aux exploitants de passer à un régime biologique. Trop brutale, cette décision destinée à économiser 400 millions de dollars sur les importations n’a pas favorisé la transition nécessaire. Après des mois de contestations de la part des agriculteurs, le gouvernement a fini par réautoriser l’importation de ces produits chimiques. Mais les récoltes agricoles continuent de souffrir. Les prix des produits alimentaires ont augmenté de 22,1 % en décembre 2021 en glissement annuel. Plus généralement, l’inflation s’est établie à 12,01 % au mois de décembre 2021.

Cette situation a profité au président Gotabaya Rajapaksa qui a placé, le 31 août, le pays en « état d’urgence alimentaire ». Pour l’opposition, le gouvernement utilise l’état d’urgence alimentaire de « mauvaise foi » et « avec l’arrière-pensée de restreindre encore plus injustement les droits fondamentaux des citoyens ». Le porte-parole de l’Alliance nationale tamoule, le député M. A. Sumanthiran, dénonce également un « acte injustifié » qui conduira à plus de répression.


V 2022 : Insurrection et crise politique

Le gouvernement a dévoilé, lundi 3 janvier 2022, un plan d’aide d’un milliard d’euros. Aucune augmentation d’impôt n’est prévue pour financer ce programme estimé à environ 1,3 % du PIB du Sri Lanka. Si ce plan d’aide contribuera à soulager une partie de la population à court terme, il ne s’attaque pas au cœur du problème : la flambée des prix causée principalement par l’assèchement des réserves de devises étrangères.

Après des mois de pénuries, de coupures d’électricité et d’inflation galopante, la colère des Sri-Lankais a explosé quand ils ont tenté d’envahir dans la nuit du 31 mars au 1er avril la résidence du président dans la banlieue de Colombo pour réclamer la démission du chef de l’État. Pour stopper de nouvelles manifestations prévues dans tout le pays, le gouvernement a décrété l’état d’urgence le 1er avril, ordonné un couvre-feu de trente-six heures et donné à l’armée des pouvoirs étendus afin qu’elle puisse assurer l’ordre public, arrêter et détenir des personnes sans mandat. Les réseaux sociaux Facebook, Twitter, WhatsApp, Viber et la plate-forme YouTube ont été suspendus dimanche.

Vingt-six ministres, à l'exception du président et de son frère aîné le Premier ministre, avaient présenté leur lettre de démission lors d'une réunion qui s'est tenue tard dans la nuit de dimanche à lundi. « Le président invite tous les partis politiques au Parlement à accepter des postes ministériels et à se joindre à l'effort de recherche de solutions à la crise nationale », a déclaré le bureau de Mahinda Rajapaksa dans un communiqué.

Le président du parlement Mahinda Yapa Abeywardana a souligné que l'avenir du pays dépend des décisions que va prendre le corps législatif cette semaine.



Conclusion

Autrefois appréciés de la majorité cinghalaise du pays pour avoir mis brutalement fin, en 2009, à la longue guerre civile ethnique contre les Tigres tamouls, les Rajapaksa ont vu leur popularité s’effondrer avec la crise économique.

La pandémie de Covid a privé le Sri Lanka de sa manne touristique, principale pourvoyeuse de devises, dont la pénurie compromet le service de sa dette de 51 milliards de dollars. De mauvaises décisions politiques ont aggravé les problèmes, selon les économistes. Des réductions d'impôts malavisées juste avant la pandémie ont privé l'État de recettes et creusé la dette. Le gouvernement a reconnu qu'il s'agissait de la pire crise économique depuis l'indépendance vis-à-vis de la Grande-Bretagne en 1948, et s’est finalement résolu à demander de l’aide au Fonds monétaire international (FMI), mais les négociations pourraient durer jusqu'à la fin de l'année.

Il faudra de six mois à un an pour élaborer un plan de sauvetage et les sacrifices vont être douloureux pour la population, déjà durement mise à l’épreuve. Le gouvernement est également critiqué par les Nations unies sur le plan du respect des droits de l’homme et des minorités.



Sources :

https://www.france24.com/fr/asie-pacifique/20220403-au-sri-lanka-le-gouvernement-d%C3%A9missionne-en-bloc-apr%C3%A8s-l-%C3%A9chec-du-couvre-feu

https://img.lemde.fr/2020/08/07/0/0/3000/2019/1328/0/45/0/63af95f_4884031-097321.jpg

https://www.lemonde.fr/international/article/2022/04/04/en-pleine-crise-le-gouvernement-sri-lankais-demissionne-en-bloc_6120475_3210.html

https://www.lemonde.fr/international/article/2019/05/31/apres-les-attentats-le-sri-lanka-face-a-l-effondrement-du-tourisme_5469838_3210.html

https://www.lemonde.fr/economie/article/2022/01/06/le-sri-lanka-au-bord-de-la-faillite-annonce-un-programme-d-aide-a-la-population-d-un-milliard-d-euros_6108394_3234.html

https://www.lemonde.fr/international/article/2021/09/05/le-sri-lanka-au-bord-du-gouffre_6093516_3210.html

https://www.lefigaro.fr/conjoncture/le-sri-lanka-paralyse-et-accable-par-les-penuries-20220403

https://www.lefigaro.fr/flash-actu/le-sri-lanka-est-menace-de-famine-declare-le-president-du-parlement-aux-deputes-20220406



91 views0 comments