• Baptiste di Maiolo

VGE : l'homme aux deux visages

Updated: Feb 12, 2021

Valéry Giscard d'Estaing “espérait apparaître comme un président simple et proche des Français. Il n’a pas toujours été compris” (F. Hollande), voilà comment nous pourrions résumer la vie de celui que l'on surnommait “VGE”. Le troisième président de la Vème République, Valéry Giscard d’Estaing, est décédé le 2 décembre dernier dans sa résidence d’Authon, dans le Loir-et-Cher, à l’âge de 94 ans. Par ailleurs, comme l'expliquait E. Macron lors de son hommage au défunt président, “son mandat fut un intense moment de réformes” que ce soit sur le plan national ou international. Ainsi, nous voulons faire un retour sur la vie d’un homme aux deux visages.


Jeunesse, études et premiers pas en politique


Valéry Giscard d’Estaing naît le 2/02/1926 à Coblence, en Allemagne, dans la région de la Rhénanie, alors occupée par les forces françaises. Il s’installe, quelques mois après sa naissance, à Paris car son père est rappelé par l’Inspection des finances, dans laquelle il travaille. Lors de la Seconde guerre Mondiale, VGE entre dans la résistance et participe notamment à la libération de Paris en 1944. Par la suite, il entame de brillantes études à Polytechniques (ou X), puis à l’ENA.


A la fin de ses études, VGE intègre l’Inspection générale des finances, puis devient le premier secrétaire d’Etat aux finances en 1959, sous la présidence de Charles De Gaulle. En 1962, il succède à Wilfrid Baumgartner et devient le plus jeune ministre des finances de l’histoire, à seulement 36 ans.

Sous son mandat, la France présente en 1965, pour la première fois de son histoire, un budget d’Etat présentant un excédent à hauteur de 120 millions de francs. Cette forme économique permet à la France de rembourser la dette de 293 millions de francs qu’elle avait contractée auprès des Etats-Unis suite au plan Marshall. A cette occasion, VGE est invité en 1962 par JFK à la maison blanche. Un entretien qui sera décisif dans sa vie politique, puisque le président américain lui donnera de nombreux conseils pour gagner une élection présidentielle. Une influence qui sera reconnue dans la suite de sa carrière. Toutefois, cela n’empêche pas VGE d’être évincé de ses fonctions en 1966 à l’âge de 40 ans : un tournant dans sa carrière qui marque le début de son ascension vers la présidence de la République.


Ascension politique


Après son éviction, VGE est l’un des tout premier homme politique français à se mettre en scène grâce à un tout nouvel outil de communication : la télévision. C’est ainsi que les Français ont eu accès à de nombreuses scènes de sa vie, comme lorsqu’il fait du ski, qu’il va à la plage ou qu’il joue un match de football torse nu. Après le mouvement de mai 68, il s’éloigne un peu plus de de Gaulle et se met en retrait.

VGE déclare même que « la jeunesse reste seule à sentir la réprobation des uns et l’indifférence des autres », ce qui fait grimper sa cote de popularité. Le divorce avec le Général se confirme en 1969 lorsque VGE décide de ne pas soutenir le référendum proposé par le président. La même année, suite au départ de de Gaulle et à l’élection de Georges Pompidou, VGE accède de nouveau au poste de ministre des finances jusqu’à la mort de Pompidou en 1974. Ainsi débute la campagne présidentielle de 1974.

Le candidat qui semble le mieux placé est Jacques Chaban-Delmas, éminent premier ministre de Georges Pompidou, très apprécié et populaire auprès des Français. Il est soutenu par le parti de la majorité, le Rassemblement Pour la République (RPR). Son programme a pour objectif de réformer en profondeur la France, sous l’impulsion du mouvement de mai 68. De fait, il n’est pas suivi par la ligne la plus conservatrice du parti, emmenée en privé par le couple Pierre Juillet, Françoise Garrot (appelée aussi « l’homme qui dirigeait la France »), autrefois conseillers du défunt président. En public, c'est un certain Jacques Chirac qui défend cette initiative.


Ce dernier déclare même lors d’une réunion au sujet du choix du candidat pour l’élection présidentielle, le 4 avril 1974 : « si vous [Jacques Chaban-Delmas] êtes candidat, Giscard le sera aussi. Résultat des courses, il fera 30 et vous 15. Vous êtes un mauvais candidat ». C’est pourquoi, les trois décident de faire signer à 39 parlementaires et 4 ministres du RPR le célèbre « appel des 43 » qui incite à voter pour VGE au lieu de Chaban-Delmas.

C’est dans ce climat que se présente donc VGE par cette phrase, « je voudrais regarder la France au fond des yeux, lui dire mon message et écouter le sien ».

Sa campagne est marquée par l’influence kennedienne. VGE choisit, comme thème de campagne, le changement. Il promet le “début d’une nouvelle ère” et choisit comme slogan de campagne « le changement sans le risque ». De plus, contre l’avis de tous, il choisit de s’afficher lors d’une discussion avec sa fille pour son affiche de campagne, afin d’avoir un rapport plus familier avec les Français. En face de lui, à gauche, les choses sont beaucoup plus organisées, suite au congrès d’Epinay de 1971, qui permet d’établir une véritable union de la gauche, menée par le Parti Socialiste (PS) et dirigée par François Mitterrand.

Comme l’avait annoncé Chirac et suite à une mauvaise campagne, Jacques Chaban-Delmas n’obtient que 15% des voix au premier tour contre environ 30% pour VGE. Mitterrand quant à lui se positionne en tête avec 43% des voix. Le second tour opposera donc VGE à François Mitterrand.


Entre les deux hommes, les débats sont très serrés et l’apogée de cette élection se déroule lors du débat de l’entre deux tours, lors duquel VGE déclare sa très célèbre phrase à Mitterrand « vous n’avez pas le monopole du cœur ». Une phrase qui lui permet presque à elle seule de prendre le dessus sur Mitterrand. De fait, VGE est élu avec 50.9% des voix, soit seulement 425 000 voix d’avance sur son adversaire.


La gouvernance VGE


Une fois élu, VGE peut donc nommer ses ministres. Outre quelques membres du RPR, comme Jacques Chirac, premier ministre, VGE choisit de placer des hommes de sa mouvance politique, à l’image de Michel Poniatowski, ministre de l’intérieur.

Son début de mandat est marqué par de grands changements. Dans un but de donner une image détendue et moderne à la fonction présidentielle, contrastant donc avec la rigueur de ses prédécesseur, VGE entame, dès son élection, un nombre non négligeable de réformes : la Marseillaise est accélérée pour la rendre moins belliqueuse, le président remonte les champs Elysée à pied et le défilé du 14 juillet est déplacé à la Bastille.

Au-delà des réformes symboliques, VGE s’attache aussi à réformer la France politiquement. Ainsi il crée entre autres, un secrétariat d’Etat à la condition féminine, légalise l’avortement, démantèle l’ORTF, supprime les écoutes téléphoniques, facilite le divorce, et abaisse la majorité de 21 à 18 ans. Son mandat est aussi marqué par des avancées technologiques entreprises par l’ingénierie française, comme le Concorde ou le TGV.

Mais son mandat est surtout perturbé par le premier choc pétrolier entre 1973 et 1974. De fait, c’est le début du néologisme de « stagflation », mélange entre inflation et stagnation de la croissance.

En effet, celle-ci passe de 5% par an à 1% après la crise. Quant à l’inflation, qui était très faible avant la crise, elle passe à deux chiffres à partir de 1974. Cette stagflation entraîne aussi une vague de chômage, qui a quadruplé au cours du mandat de VGE, passant de 440 000 personnes à plus de 1.6 millions. De ce fait, VGE est obligé d’entreprendre des mesures pour venir en aide aux plus défavorisés, premières victimes de cette crise. Ainsi, l’Etat garantit des ressources pendant un an aux chômeurs et le minimum vieillesse est augmenté. Pour faire face à la crise, VGE remplace, en 1976, Jacques Chirac par Raymond Barre, sacré « meilleur économiste de France » par VGE lui-même. Ce dernier entreprend une politique libérale qui ne parvient pas à donner de résultats.


Aussi ne peut-on évidemment pas parler de la gouvernance de Valéry Giscard d'Estaing sans parler de sa relation particulière avec l’Europe, qui est une de ses orientations qui “guident encore nos pas”, comme le soulignait E. Macron. En effet, la vision de la France par VGE était simple : elle était une puissance moyenne qui ne pouvait exister sur la scène internationale que si elle s’appuyait sur l’Europe. De fait, avec son “ami” H. Schmidt, VGE noue un véritable couple franco-allemand, alors locomotive de la Communauté Économique Européenne (CEE). Ces derniers sont ainsi notamment les initiateurs du conseil européen ou du serpent monétaire. C’est une des raisons pour lesquelles le parti de Giscard, emmené par Simone Veil, parvient à gagner les élections européennes de 1979.

Ainsi, VGE se pense favori pour remporter l’élection présidentielle de 1981.


La défaite de 1981


L’élection de 1981 est marquée par quatre acteurs de quatre partis différents. Le président sortant, VGE, de l’Union pour la Démocratie Française (UDF), parti du centre-droit et libéral, Jacques Chirac, ancien premier ministre, de l’UPR, François Mitterrand, candidat à la présidence pour la troisième fois et toujours secrétaire général du PS, et George Marchais, secrétaire général du Parti Communiste Français (PCF), auteur de très bon résultats lors de l’élection législative de 1978 (20.6%). Ces trois hommes ont eu un rôle crucial dans la défaite de VGE.


Commençons par Jacques Chirac. L’ancien premier ministre de VGE, qui lui a permis de gagner en 1974, veut absolument voir ce dernier perdre cette élection. En effet, il estime qu’il n’a pas été traité correctement en tant que premier ministre, et que VGE a régné plus que gouverné. Chirac n’a, par exemple, presque pas été consulté lorsqu’il a fallu former le gouvernement, ni lors de toutes les décisions prises par le président. Pourtant, il s’attendait à avoir un rôle plus important, lui qui apportait le soutien de l’UPR, parti majoritaire à l’assemblée et qu’il préside à partir de 1975. Ainsi, puisqu’il ne pense pas “disposer des moyens” pour exercer sa fonction, et 10 jours après avoir déclaré à la télévision : “un homme politique, ça ne démissionne pas”, Chirac démissionne.

Il en fait l’annonce à la rentrée de 1976 devant près de 250 journalistes et devient donc le premier et le seul Premier ministre à renoncer de lui-même à ses fonctions. Chirac profite aussi d’une erreur de jugement de VGE qui instaure les élections municipales dans la capitale (avant cette décision, Paris n’avait pas de maire). Chirac décide donc de s’y présenter face au candidat giscardien, Michel D’Ornano, et gagnera l’élection, portant un coup à l’influence de VGE.

Quant à Mitterrand, il reste toujours le leader de l’opposition à gauche et peut s’appuyer sur un certain succès lors des dernières élections législatives avec près d’un quart des voix. De plus et assez paradoxalement, la volonté de VGE d’abaisser la majorité de 21 à 18 ans sert ses intérêts car les jeunes sont plus enclins à voter pour son parti. Enfin, Mitterrand s’appuie sur les publicitaires, dont fait parti Jacques Séguéla, pour communiquer sur sa campagne, nommé en interne « Louis XV contre Franklin Roosevelt » : le monarque, VGE, face à une personnalité politique âgée, mais voulant du changement (à l’image de Roosevelt aux États-Unis), Mitterrand. Son désormais très célèbre slogan de campagne, « la Force tranquille », en témoigne.


Enfin, Giscard est entaché par l’affaire des diamants de Bokassa, révélée en 1979 par le Canard enchaîné. Dans cette affaire, il est accusé d’avoir reçu, de la part de Jean-Bedel Bokassa, président de la Centrafrique se prenant pour Napoléon, des diamants d’une grande valeur, entre 1970 et 1975.


Si VGE ignorait dans un premier temps les accusations, en déclarant qu’il « faut laisser les choses basses mourir de leur propre poison », il reconnaît, peu avant les élections, avoir certes reçu ces diamants, mais de les avoir ensuite revendus au profit d’œuvres caritatives, sans pour autant le prouver. De plus, au yeux des Français, Giscard n’est plus vu, tel JFK, comme un jeune homme proche du peuple, mais comme un monarque distant et froid, tel Louis XV. Enfin, son projet de faire de la France “une société libérale avancée” a échoué.

Le premier tour verra VGE terminer en tête, avec 28% des voix, devant Mitterrand (25%), Chirac (17%) et Marchais (15%). Le sort de l’élection est donc entre les mains de ces deux derniers. Alors que Marchais apporte son soutien à Mitterrand, Chirac, lui, appelle « chacun [à] voter selon sa conscience », ce qui sera vécu comme une “trahison” par VGE. Avec près de 52% des suffrages, soit 1 millions de voix de plus que son adversaire, Mitterrand gagne l’élection présidentielle, tandis que VGE semble encore plus distant et froid vis-à-vis des Français lorsqu’il prononce ses derniers mots en tant que président de la République : “au revoir”.


Par la suite, VGE ne sera pas très actif sur la scène politique française. Notons toutefois qu’il devient membre de l’Académie Française à partir de 2003, membre de droit du conseil constitutionnel à partir de 2004 et qu’il a milité sans succès lors du référendum sur l’Europe en 2005.


Conclusion


Entre le réformateur qui voulait faire entrer la fonction présidentielle dans la modernité, déjeunait chez les Français, apparaissait à la télévision en train de jouer avec ses chiens et le « Narcisse homme d’Etat », comme l’appelait R. Barre, qui régnait seul et organisait des banquets, nous pourrions dire, en effet, que VGE était un homme aux deux visages : "Louis XV face à JFK”.


Bibliographie


Patrick Rodman, "Chirac : jeune loup", 2006


Patrick Rodman, "François Mitterrand ou le Roman du pouvoir", 2000


Valéry Giscard d'Estaing, le réformateur incompris, éditoriale du Monde du 3 décembre 2020


Mort de VGE: retour sur sa carrière en image https://youtu.be/114qDbK7PeE


45 views0 comments